En France depuis peu, et au Canada depuis 15 ans, un dispositif de scolarisation des enfants autistes est testé en primaire. L’idée : permettre à l’élève d’apprendre dans une classe ordinaire, tout en apprenant à “s’autoréguler” en parallèle.

Dans le Limousin, depuis 2016 et 2017, deux écoles pilotes expérimentent ARAMIS, un dispositif d’inclusion scolaire pour les enfants autistes. Ce système innovant repose sur la méthode des classes “d’autorégulation”, développée depuis 15 ans par Stéphane Beaulne, chercheur clinicien et professeur en psychologie à l’université de Nipissing (Ontario, Canada).

En quoi consiste votre modèle d’autorégulation comportementale en milieu scolaire ?

Afin d’accueillir l’enfant souffrant de troubles du spectre de l’autisme (TSA) en milieu scolaire “ordinaire”, ce système alterne la présence de l’élève entre une classe “normale” et un “sas émotionnel” (une classe d’autorégulation) – un créneau durant lequel il est coaché par un éducateur spécialisé et un enseignant, pour apprendre à gérer ses troubles émotionnels et ses comportements envahissants par lui-même, et retourner ensuite travailler avec les autres.

L’autorégulation fait partie du développement de l’enfant. L’idée est de mettre en place une méthodologie pour changer la pédagogie, et surtout d’outiller les jeunes autistes, afin de les rendre autonomes, pour développer leur inclusion. Traditionnellement, dans le monde de l’éducation, on prend en charge l’élève autiste en le faisant accompagner par un adulte. Or, l’on se rend compte que cet accompagnement le rend très dépendant par la suite : habitué à réguler ses émotions et ses comportements grâce aux autres, il ne prend pas d’initiatives, au détriment de son apprentissage. De là m’est venue l’idée de travailler l’autorégulation dès la maternelle.

Pendant la classe d’autorégulation, on travaille avec l’élève l’aspect social, mais aussi le cognitif et les émotions. Car les enfants autistes ont des émotions, comme tout le monde : c’est juste la façon de les exprimer qui est difficile pour eux. Voilà pourquoi l’idée est de leur donner des outils et de leur enseigner des comportements plus “adaptés”, afin de leur permettre de gérer leurs émotions, ainsi que la réalité d’une salle de classe ordinaire. Puis ils apprennent à s’auto-discipliner et à prendre des initiatives.

Dans votre système, les enseignants aussi sont formés à l’autorégulation…

Le fait d’apprendre à l’enfant autiste à gérer lui-même ses troubles lui permet de maîtriser les comportements envahissants qui l’empêchent d’étudier sereinement… et qui dérangent aussi ses enseignants. Les classes d’autorégulation fournissent aussi au prof des outils pédagogiques, des stratégies axées sur l’enseignement explicite. Ces stratégies conduisent l’élève vers une autonomie plus prononcée, et vers un détachement de l’adulte, qui ne doit plus tout le temps s’assurer que l’enfant a compris.

Le coaching se fait tant pour l’enfant que pour l’adulte : le professeur (mais aussi plus globalement tous les intervenants travaillant auprès de l’élève autiste) est ainsi accompagné et formé (par moi, puis par d’autres enseignants devenus des personnes ressources) pour utiliser une pédagogie répondant aux besoins de l’enfant. Le but étant qu’à terme, les enseignants puissent prendre les choses en main, sans avoir besoin de faire appel à des éducateurs spécialisés. On voit en tout cas, dès maintenant, des changements dans les pratiques des profs et dans la dynamique qu’ils développent avec chaque élève.

Le bilan des classes d’autorégulation est-il positif, en terme d’inclusion ?

Au Canada, dans la trentaine d’écoles que j’accompagne, mais aussi dans les établissements qui expérimentent ARAMIS en France, les élèves accompagnés sont désormais complètement autonomes – à l’origine, ils étaient scolarisés par intermittence, mais aujourd’hui, ils sont en salle de classe tous les jours. Ils ont développé des habiletés qui les aident à s’auto-contrôler et à prendre des initiatives. Leurs progrès scolaires sont importants.
Dans l’école de Saint-Germain-les-Vergnes en Corrèze, où ARAMIS entre dans sa troisième année, il y a aussi un réel changement de paradigme, chez tous les enseignants, dans leur approche et leur ouverture, vis-à-vis des élèves autistes. Au départ, il y avait chez eux une certaine crainte, mais aujourd’hui, ils sont beaucoup plus compréhensifs et sensibles à leurs besoins. Avec l’ensemble des personnels d’établissement, ils ont une perception différente de l’enfant autiste.

On voit aussi une diminution importante des comportements agressifs. Les élèves, même ceux qui ne souffrent pas de TSA, sont en règle générale plus calmes, et plus tolérants. Socialement, les élèves autistes ne sont plus à part, mais font désormais partie du groupe – ce qui est la définition de l’inclusion.

L’autorégulation convient-elle à tous les enfants autistes, même quand les troubles sont lourds ?

Oui, elle convient à tous les enfants autistes. Peu importe le degré de sévérité des troubles, cognitifs ou comportementaux ; il n’y a que des ajustements à faire. Les enseignants, souvent, considèrent que les enfants autistes sont difficiles à gérer et qu’ils n’ont pas le temps de s’en occuper. L’idée de l’autorégulation, c’est justement de coacher l’enfant, mais aussi l’adulte, en lui enseignant comment gérer différemment sa classe (par exemple, en abandonnant l’enseignement frontal). Selon les dernières statistiques du ministère de l’éducation canadien, les enfants ayant des troubles de l’apprentissage sont ceux qui ont les comportements les plus violents… Car le système d’éducation actuel ne répond qu’à une minorité d’élèves sans difficultés particulières, et que les autres ne sont pas en mesure de suivre. La gestion de classe est la pierre angulaire de l’inclusion.

L’autorégulation pourrait-elle être appliquée à tous les enfants ?

Aujourd’hui, au Canada, nous planchons sur une autorégulation appliquée à tous les enfants d’une école, et plus seulement à ceux souffrant de TSA, afin de favoriser l’inclusion de tous. Au lieu de quelques classes, ce sont des écoles entières qui participent. Et l’on constate que plus l’autorégulation est travaillée (chez tous les enfants), avec une pédagogie adaptée, plus les résultats sont meilleurs, et surtout plus l’inclusion est grande – pour les élèves autistes, mais aussi pour tous ceux ayant un trouble du langage et de l’apprentissage (TSLA) ou de l’attention (TDAH).

Avec l’autorégulation, l’enseignant a la chance de pouvoir répondre aux différents profils d’élèves – autonomes, qui ont besoin d’un accompagnement, ou qui ont des problèmes de comportement. Pour ceux qui n’ont pas de problèmes particuliers, il s’agit d’une façon d’améliorer leur socialisation, leur intelligence émotionnelle, le contrôle de leurs sentiments, et in fine, leur apprentissage. Voilà pourquoi en Ontario, l’autorégulation est évaluée chez tous les enfants, dans les bulletins scolaires.

Fabien Soyez

http://www.vousnousils.fr/2017/12/14/des-classes-dautoregulation-pour-scolariser-les-enfants-autistes-en-milieu-ordinaire-610526